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[SAILA] Tout se joue sur une corde

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Saul Jongerius


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MessageSujet: [SAILA] Tout se joue sur une corde   Dim 12 Juin - 22:01

Saul bu la première gorgée de sa bière, la seule qui comptait. Il laissa l'amertume de sa Grolsch flatter son palais, avant de rincer celle-ci par une autre lampée. Devant la terrasse, les gens de bien battaient le pavé hollandais à la lueur du soleil couchant. Il scrutait leurs visages à la recherche de sa cliente ou de sa patronne, selon l'idée que l'on se fait du rapport interviewé-intervieweur. Personne en vue.

Tant pis. Il s'attela à relire les questions qu'il avait préparées. Deux pages de portrait d'une artiste qui avait disparu de la circulation, avec pour seule actualité : « Leila Sagan, va-t-elle faire partie de la programmation du Festival Van de Oude Ploegen ? ». Ce n'était définitivement pas une semaine chargée dans l'actualité musicale. Il avait déjà son chapeau en tête : « Le fameux festival revient après trois ans d'absence, la violoncelliste Leila Sagan qui avait charmé les foules lors de la précédente édition est pressentie comme tête d'affiche ».

Les minutes passèrent, toujours seul à sa table. Il s'était sûrement trompé dans l'horaire du rendez-vous. Résolu à patienter, Saul mit ce temps à profit et sortit son appareil photo. Un Canon 550D qu'il avait acheté avec ses indemnités de licenciement, impossible de vendre des portraits sans une photo les illustrant. Il adapta les réglages à la luminosité crépusculaire et passa en revue les informations glanées çà et là sur la femme qu'il s’apprêtait à rencontrer. Comment illustrer l'idée qu'il se faisait de cette femme en une photo ? Ce n'était pas possible d'y répondre avant l'interview, mais y réfléchir lui permettait de passer le temps.

Son verre accompagnait sa réflexion, se portant régulièrement à ses lèvres. Le fil de sa pensée fut coupé par la voix fluette de la serveuse.
«-Je vous ressers quelque chose ? »
« -Non merci, ça ira » Il esquissa un sourire poli, attendit que la serveuse ait le dos tourné et se resservit à l'aide d'une cannette d'Atlas. Se donner rendez vous dans la vieille ville, d'accord, mais payer plus d'une fois une bière à 8€ la pinte était inconcevable.
Les mains vides à nouveau, ses affaires étalées sur la table. L'attente le rongeait. Inconsciemment, il tapotait sur la table au rythme d'un vieux blues. C'en était trop. Saul devait étouffer l'ennui. Il s'alluma une clope et tira une grande bouffée. Le tabac racla sa gorge, emplit ses poumons, enivra brièvement son cerveau. Libérant la fumée dans un souffle, c'est au travers de ce voile laiteux qu'il la vit pour la première fois.
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MessageSujet: Re: [SAILA] Tout se joue sur une corde   Jeu 23 Juin - 22:10

Quand tu avais rangé ton violoncelle dans son étui pour la dernière fois, tu pensais sincèrement tirer un trait sur cette partie de ta vie. Du moins tu l'espérais, naïvement peut-être. Dans ton esprit plus personne ne viendrait t'embêter une fois l'instrument caché. Ah-ah. Qu'il était beau ton petit monde rose Leia. Si beau. Presque autant que toi quand tu avais reçu ta première demande d'interview quelques semaines après. Dès lors tu avais bien compris qu'il te serait plus simple d'y répondre plutôt que de te renfermer un peu plus dans ton cocon. Les gens se lasseraient bien vite de ta petite personne et on te laisserait tranquille sans trop tarder. Ton plan avait paru fonctionner quelque temps. Jusqu'à aujourd'hui en fait, ton passé s'accrochant à toi comme le napalm aux ailes des goélands.
Le Festival Van de Oude Ploegen, un des dernier auquel tu avais participé faisait son grand retour et un journaliste s'était décidé à faire ton portrait. Tu en voulais à tes parents d'avoir toujours parlé de ton arrêt comme quelque chose de provisoire. Une pause. Un retour sur toi-même. Du bullshit pour garder la tête haute aux dîners mondains.

Il t'avait donné rendez-vous en début de soirée et tu avais passé l'après-midi entière à hésiter, grillant cigarette sur cigarette. Enroulée dans ton plaid en polaire, une tasse de thé à la main tu avais pesé le pour et le contre -étant bien meilleure pour trouver ces derniers-. De son côté l'heure tournait, insensible à tes délibérations et le temps que tu te décides enfin à y aller, tu étais déjà en retard. Un bon début. Tu t'étais alors préparée en vitesse, camouflant ton teint bien trop pâle derrière un maquillage discret. En arrivant au café tu l'avais remarqué grâce à l'appareil photo sur la table. Avoir su tu aurais probablement fait un effort. Tu t'étais assise et l'avais détaillé avec calme. « Désolée du retard. J'ai beaucoup hésité à venir. Vous êtes sûr de vouloir l'écrire cet article? Il y a bien plus de musiciens qui méritent votre attention que moi.  » Tu avais parlé tout en franchise, t'allumant une cigarette au passage.
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MessageSujet: Re: [SAILA] Tout se joue sur une corde   Mar 28 Juin - 21:42

Saul était déconcerté. Elle n'était pas telle qu'il se l'imaginait. Une chose était semblable cependant. Comme les photos le montraient déjà, elle avait le privilège d'être belle.
Naître beau est une chance, le ticket gagnant à la loterie du charme. Le rester, cependant, est l'apanage des bien dotés, de ceux capable d'empêcher dame nature de sortir son canif et de racketter comme le dernier des blousons noirs ce précieux ticket. Leila Sagan avait les mains douces de celle qui n'a jamais battu ni la terre, ni le fer. Elle avait la peau lisse de celle qui n'a jamais craint de ne plus avoir de toit sur la tête ou de pitance dans l'assiette. Elle avait le teint sain de celle qui n'est pas fourbue par son quotidien. Elle était belle comme le sont les gens folâtres qui ont le luxe de prendre soin de leurs corps.

Cela, Saul le savait déjà. Il avait déjà formulé cette opinion d'elle avait même de la rencontrer, à ses yeux, elle suintait la richesse. Maintenant qu'elle était assise face à lui, il réalisa que quelque chose clochait dans ce portrait.
«  Désolée du retard. J'ai beaucoup hésité à venir. Vous êtes sûr de vouloir l'écrire cet article? Il y a bien plus de musiciens qui méritent votre attention que moi. »

Elle ne paraissait pas mal à l'aise, mais on sentait chez elle l'envie d'être ailleurs. Elle avait cette fière nervosité qu'on ne retrouve que dans le regard d'un malade imaginaire à qui on impose une coloscopie. Le ton résigné face à un défi qu'on aurait préféré éviter mais que l'on se résout à affronter avec dignité.
Mince masque cosmétique couvrant un visage serein, son maquillage discret était à l'image de son attitude. Avant même de la rencontrer, Saul pensait avoir complété le puzzle de sa personnalité, mais voilà qu'il manquait des pièces au tableau. Où était l'arrogance propre aux artistes réputés ? Où était le mépris des mondains à qui l'on tend le succès sur un plateau d'argent ? Pourquoi semblait-elle aussi exaltée par cette interview que par une partie de Monopoly ? Les individus de son rang ne vivent-ils pas que pour se voir admirer de la plèbe ?

Saul ne répondit pas. Il fumèrent en silence quelques instants, se scrutant mutuellement. Lorsque sa cigarette ne fut plus qu'un maigre carton rougeoyant, il la laissa chuter au sol et l'écrasa sous sa botte. Il soupira l'ultime bouffée de tabac et rapprocha sa chaise de la table, se redressant par la même occasion. Placidement, Saul fini par lui répondre :
« Ne t'inquiète pas pour ça. Dans le fond, qu'est ce qui fait qu'un musicien mérite plus d'attention qu'un autre ? Son nombre de fan ? Son actualité ? Sa créativité ? La qualité de sa musique ? » Il marqua une pause, tournant son regard vers la rue avant de reprendre dans une moue. « Nah. Lorsque les gens lisent le portrait d'un artiste, ils veulent un conte. On écoute souvent la musique d'inconnus c'est sûr, mais lorsque l'on lit un portrait, on veut une histoire romanesque. On veut la mise en scène d'une vie comme la succession d'événements logiques, on veut croire que le succès vient du dur labeur et de l'accomplissement d'une destinée. Les gens aiment la rédemption d'un toxico ou l'ascension d'un self made man.  »
Il sortit son stylo et ouvrit son carnet face à lui. « Bref, je m'égare, tout ça pour dire que dans le fond peu importe si tu vas y aller à ce foutu festoch ou pas, si je suis là c'est pour raconter l'histoire de Leila Sagan. Alors je ne suis pas Shakespeare, mais je vais faire de mon mieux. Commençons par le commencement et évacuons déjà ce secret de Polichinelle, tu vas y aller ou pas à ce festival? »
Il accompagna la fin de sa phrase du « Clic ! » de son stylo.
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MessageSujet: Re: [SAILA] Tout se joue sur une corde   Dim 3 Juil - 20:57

Autour de toi il y a la vie. Les gens qui trinquent et discutent, les serveuses qui sourient de toutes leurs dents. Tu te sens comme détachée, tes sens engourdis par la nicotine et la médication. Quand une des jeunettes, une étudiante tout en jambes et bonne humeur vient prendre ta commande tu tressailles une seconde. Par politesse tu lui renvoies son sourire. « Je prendrais un Gin Tonic s'il vous plaît.» Tu ne devrais pas. Si tu n'avais jamais été une grande adepte de l'alcool, il t'était devenu déconseillé voir interdit depuis le début de ton traitement. C'était peut-être ça le plus triste dans l'histoire, ne pas pouvoir cuver ton désespoir dans un verre de rouge, le regard mélancolique porté au delà de l'horizon.
Tu dévisages Saul à nouveau. Il ne doit pas être bien plus vieux que toi mais ses traits sont plus durs, marqués par l'expériences. Tu peux voir que tout un monde vous sépare. Vous restez silencieux quelques minutes, essayant probablement de vous cerner mutuellement. Après ce qui te semble avoir duré une éternité, il écrase sa cigarette et te répond enfin. Il parle longtemps et ton verre arrive comme un sauveur. Saul veut une histoire. Les gens veulent une histoire. La tienne. Il n'est plus uniquement question de savoir si tu comptes te pointer au festival ou si tu travailles actuellement sur un nouveau disque. Les lecteurs veulent savoir ce qu'il en est de toi. Tu trempes tes lèvres dans le liquide translucide et te calmes d'une gorgée.

« Bref, je m'égare, tout ça pour dire que dans le fond peu importe si tu vas y aller à ce foutu festoch ou pas, si je suis là c'est pour raconter l'histoire de Leila Sagan. Alors je ne suis pas Shakespeare, mais je vais faire de mon mieux. Commençons par le commencement et évacuons déjà ce secret de Polichinelle, tu vas y aller ou pas à ce festival? » Dernière bouffée de tabac, cigarette négligemment écrasée du bout de ton pied. Tu te redresses sur ton siège et prends une gorgée pour te donner du courage. « J'ai commencé à jouer très jeune vous savez? Dès que j'ai eu l'âge d'entrer à l'école primaire mes parents m'ont collée un violoncelle dans les mains et inscrite au conservatoire. Ça m'a pris des années pour aimer ça. » Jusqu'ici tu restes dans les sentiers. Tu portes le gin à tes lèvres. « À l'époque je n'aurais même pas pu imaginer recevoir autant d'intérêt. Encore moins me faire interviewer ou rédiger mon portrait. Vos lecteurs risquent d'être un peu déçus en apprenant que je n'ai rien d'une self-made artiste. Je suis née une cuiller en argent dans la bouche, n'ai jamais bu une goutte d'alcool dans ma jeunesse. Pour être totalement honnête avec vous je n'ai commencé à fumer que récemment.  Tu ne réponds toujours pas à sa questions. En vrai tu cherches encore tes mots et listes mentalement ce que tu ne peux te permettre de révéler. Tu sais que tes parents te tueraient s'ils lisaient quelque part que tu avais annoncé ta retraite définitive. Tu sors une nouvelle cigarette. « Vous ne ressemblez pas aux journalistes qui m'interrogent en général M. Jongerius.»
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MessageSujet: Re: [SAILA] Tout se joue sur une corde   Dim 10 Juil - 20:50

La pointe du stylo glissait sur la feuille au rythme du récit. Le sonomètre d'encre enracinait l'éphémère locution dans le papier.
Saul ne touchait plus à sa bière tant il buvait les paroles de la violoncelliste. Intrigué, le journaliste comptait bien éclaircir le mystère qu'elle était pour lui. Son cerveau carburait, chaque phrase était la potentielle étincelle pour allumer sa lanterne. Le brandon vint.
« Ça m'a pris des années pour aimer ça. ».
L'amère candeur qui traversa ses mots parlait pour eux, susurrait le dépit, la frustration. Ces quelques phrases faisaient la lumière sur son passé, mais une paroi masquait toujours ses motivations. Il se pencha au dessus de la table, se rapprochant de la jeune femme. Il l'examinait comme si dans les traits de son visage se trouvait un mécanisme, un levier invisible révélant un passage secret vers sa psyché.

Une question sur le futur, une répartie au passé. Pour autant, l'absence de réponse était révélatrice du souhait de ne pas évoquer son avenir. A la place, elle semblait se rabaisser. Non pas comme le ferait une poltronne sujette au syndrome de l'imposteur, Leila ne parlait pas d'elle avec indécision mais avec conviction, elle semblait déterminée à éloigner l'attention.
« Vous ne ressemblez pas aux journalistes qui m'interrogent en général M. Jongerius.»
Une brèche se présentait à lui.
Il y a différents types d'interviews. L'unilatérale, lorsque qu'un communicant cherche à vendre son produit par l'intermédiaire d'un journaliste en restant dans le sentier de ses réponses préparées à l'avance. La chasse, celle où l'on confronte quelqu'un qui en retour élude les problèmes. Enfin, la plus délicate à mener, celle qui le concerne aujourd'hui : la danse. Comment amener une interviewée qui ne le souhaite pas de prime abord à se dévoiler ? En le faisant aussi, en maintenant un échange telle une danse où chaque pas incite le partenaire à rendre de même. Bien entendu, on ne valse pas n'importe comment, c'est un art subtil. Pour un rustre comme Saul, on se trémousse toujours mieux avec de l'alcool de patate dans les veines.

Il fit signe à la serveuse et lui lança : « Deux shooters de Effen s'il vous plait! »
Avant d'ajouter à Leila d'un ton ferme qui ne laissait nul place à la négociation « Buvons ensemble ». Il soupira et lui sourit.
« C'est parce que je ne suis pas journaliste à la base. Je ne le suis devenu que par nécessité. En fait, si tu veux tout savoir, j'ai vécu toute ma vie comme ouvrier dans les hauts fourneaux à Ijmuiden, mais avec la crise l'usine a fermé du coup je suis venu ici à la recherche d'un boulot. J'étais pas mal calé en musique, ce qui m'a permis de décrocher ce job, et encore « décrocher » n'est pas le bon terme, je ne suis que pigiste. J'ai fini par m'habituer à l'exercice, mais je sais qu'au fond de moi ce n'est pas ma vocation. Mon problème c'est que je n'ai vécu que dans le monde ouvrier, qui est un univers assez spécifique et j'ai souvent du mal à me mettre à la place des autres, à les comprendre. Je me sens souvent comme un étranger dans cette vie. Comme si tout le monde parlait une langue, suivait une logique, qui n'étaient pas miennes.

Saul ferma lentement son carnet tandis que les shooters arrivèrent. Il engloutit sa bière d'une traite et déposa le verre vide sur le plateau de la serveuse. L'alcool le rendait bavard.
« Dans le fond, ne sommes nous pas similaire Leila ? La vie nous a poussé dans une voie sans nous demander notre avis et nous voilà comme des cubes cherchant à s'immiscer dans des trous circulaires. On rentre tant bien que mal, mais des vides demeurent. Je pense que si les choses avaient été autrement, tu n'aurais pas accepté cette interview. Je me trompe ?»
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MessageSujet: Re: [SAILA] Tout se joue sur une corde   Ven 15 Juil - 0:11

Tu savais lorsqu'il commanda les shooters que ce n'était pas une bonne idée. Tu le sentais. Toi et ton mètre cinquante n'étaient pas faits pour picoler et encore moins sous médication. Pourtant tu ne dis rien. Tu n'avais aucune idée de ce qu'était la Effen, une preuve encore que tu n'avais jamais vraiment côtoyé les partys -se lit [partés]- étudiantes. Tu fumes, concentrée à l'extrême, les yeux rivés sur ton interlocuteur. Ta seconde main est crispée sur ton verre comme si ta vie en dépendait. Tu le secoues un peu, faisant jouer les glaçons.
De son côté, Saul a le visage qui change, s'éclaire. A ton plus grand étonnement tu vois ses lèvres s'étirer en un sourire. Ca ne colle pas à son profil, à ses traits sont durs. Tu n'es même pas surprise lorsqu'il t'apprend son passé d'ouvrier. Il est brut et nature, tu n'es que finesse et facticité. Tu l'écoutes en silence, tirant sur ta cigarette de manière régulière, automatique. Bientôt les shooters trouvent leur chemin jusqu'à votre table et tu observes le liquide clair avec une douce inquiétude. Saul cale sa bière avec une facilité et une rapidité déconcertante tandis que tu te contentes d'avaler une petite gorgée de gin. « Je pense que si les choses avaient été autrement, tu n'aurais pas accepté cette interview. Je me trompe ?» Tu souris timidement. « Définitivement. » Tu inspires. Souffles. « Je n'ai jamais aimé les interviews. Que ce soit les faire ou les lire. Tout le monde essaie de se montrer sous son meilleur jour, d'être le plus aimable possible. C'est faux. Je pourrais vous dire un million de choses qui me feraient bien voir pour mon portrait. Vous raconter combien j'ai travaillé dur pour en arriver là. Parler des cloques au bout de mes doigts et des heures passées à répéter quelques minuscules mesures jusqu'à ce que tout soit parfait. » Tu portes le gin à tes lèvres et profites de cette petite pause pour reprendre ton souffle. « A mon premier spectacle quand j'étais gamine, j'ai eu le malheur de faire une fausse note. Elle est passée inaperçue aux yeux de tous et j'ai eu un succès fou mais moi je le savais. J'ai pleuré pendant tout le trajet retour et mon père a été forcé de m'acheter une glace pour me calmer. » Tu écrases ta cigarette. C'est étrange de repenser à tout ça et tu ne sais pas exactement pourquoi tu lui racontes. Dans ta tête tout tourne déjà plus vite et une douce chaleur t'enveloppe. D'une main tu te saisies d'un des petits verres et l'invites à trinquer avec toi. Leia Sagan, reine des bonnes décisions.
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MessageSujet: Re: [SAILA] Tout se joue sur une corde   Dim 24 Juil - 19:33

Son regard s'arrima dans le sien. Une ancre noisette plongeant dans une mer d'émeraude, quêtant aux fonds des flots quelques joyaux luisant.
Saul tonna « Gezondheid ! ». A sa voix forte se succéda le cristallin tintement des godets qui s'entrechoquèrent. Il jeta sa tête en arrière. Le verre à ses lèvres accompagnait son geste. Le liquide cascada jusqu'au fond de sa gorge, laissant un goût âcre sur son passage.
Il reposa brusquement son verre sur la table comme le voulait l'usage. Tout est si ritualisé dans la consommation d'alcool. On fixe son partenaire dans les yeux pour établir une complicité, on trinque pour être synchrone, on boit d'une traite et enfin on frappe son verre sur la table comme pour marquer la fin du rite. Le cours des choses reprend alors, identique. A l'exception d'une unité d'alcool en plus dans le sang.
A nouveau, sans demander l'avis de Leila, il fit signe à la serveuse de leur resservir la même chose.

Elle avait raison sur un point. Lorsque l'on donne une interview, on se vend. Tous les procédés sont bons pour que les labels soient bien visible sur la marchandise. « Généreux », « amical », « travailleur », « simple » en faisaient partis. «Modeste» également. Certains tiraient une bien trop grande fierté de leur humilité.
Mangeait-elle de ce pain là? Ses réflexes lui disait de ne pas se laisser rouler dans la farine, de se méfier. Il devait se montrer rude et insensible. Il devait être le loup qui montre les crocs, car dans le pelage de tout mouton pouvait se cacher une vipère.
Ce soir était différent. Leila Sagan était différente. Cherchait-elle à gagner en popularité ? Certainement pas. Il avait fini par se convaincre que ses intentions étaient pures.
En temps normal, il aurait profité que l'ambiance se soit détendue pour reprendre l'interview. Ce soir n'était pas ordinaire. Ceci n'était plus une interview banale. Il avait également fini par se convaincre qu'elle cachait quelque chose. Elle parlait avec franchise. Elle parlait avec réserve. Une porte entrouverte ne signifie pas que rien ne se cache derrière.
Il était temps de bousculer cette planche de bois qui abrite tant de mystères.
« Tu as raison. Laissons tomber l'interview. Je dirai à mon rédac chef que je me suis pointé en retard au rendez vous et que tu es partie. Il n'y aura pas d'article sur toi. Tu as ma parole »
Si ne pas pouvoir écrire sur elle était le coût à payer pour la connaître vraiment, Saul était prêt à s'acquitter de son dû.
« Tu peux arrêter de me vouvoyer d'ailleurs. Je ne suis pas bien plus vieux que toi. »
Comme pour marquer définitivement la fin de l'interview, Saul rangea son carnet et son appareil photo. Il s'alluma une nouvelle cigarette et reprit d'un ton badin
« En revanche, il y a un truc que je ne pige pas. Si jouer devant une foule te met dans tous tes états, si tu te fais autant de mal à répéter, si en plus tout ça était surtout l'idée de tes parents, pourquoi avoir fait du violoncelle pendant toutes ces années ? »
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MessageSujet: Re: [SAILA] Tout se joue sur une corde   Jeu 11 Aoû - 5:12

Quand ton psychiatre t'avait prescrit ta médication l'une de ses premières indications avait été de fuir l'alcool comme la peste. Il t'était à l'époque difficile de croire que le mélange des deux pourraient te faire te sentir plus mal que tu ne l'étais alors mais sage comme tu l'étais tu l'avais pourtant suivit à la lettre sa recommandation à deux sesterces. Peut-être que s'il avait inclu l'herbe dans sa liste noire ce con tu n'aurais jamais commencé à fumer. Mais bon, quand pendant ces nuits trop longues où vivre avec toi même devenait trop difficile, tu avais sauté sur la première main venue et scellé de ta langue le fin papier de ton joint. Ce soir c'était le liquide translucide qui emportait la douleur et anesthésiait ta gorge. Vous trinquères et tu fis tout ce qu'il fit, ajoutant un léger « Merde » après avoir reposé ton verre. C'était fort. Si fort que t'en fermas les yeux une seconde. De son côté Saul restait imperturbable comme s'il venait simplement de caler un verre d'eau. Avant même que tu ne puisses dire quoi que ce soit il en commanda deux autres. Tu allais finir saoule devant un inconnu mais bizarrement tu ne t'en inquiétais que très peu. L'interview prenait un tournant inattendu mais pas désagréable. Pourtant tu n'étais pas au bout de tes surprises car après un instant Saul t'annonça qu'il n'allait rien écrire du tout. Rien. Pas d'article.

C'était comme un poids que l'on t’ôtait des épaules, d'ailleurs inconsciemment tu te redressas un peu. Le regardant ranger son matériel tu avalas une gorgée de gin. Il se tira une cigarette et tu l'imitas. Leia Sagan, cheminée à temps plein. « En revanche, il y a un truc que je ne pige pas. Si jouer devant une foule te met dans tous tes états, si tu te fais autant de mal à répéter, si en plus tout ça était surtout l'idée de tes parents, pourquoi avoir fait du violoncelle pendant toutes ces années ? » Un petit sourire se dessina sur tes lèvres. Ouais, pourquoi hein? Si tu n'en avais pas fait tu serais probablement plus fonctionnelle aujourd'hui. Pas déprimée, pas blasée ni cassée. Tu ne te bourrerais pas de prozac et te délecterais sûrement d'un verre de vin rouge en cuisinant le soir.

Tu tires sur ta clope et essaies de formuler ta réponse. C'est pas facile d'expliquer à quelqu'un ce qu'on a déjà soit même du mal à comprendre. « Hmm, je voulais exister je crois. Avoir du sens tout ça. Qu'on me prenne par la main pour me dire que j'étais formidable et que je valais le coup » Tu parles et ton regard se perd un peu dans le vide. Tu ne réfléchis plus et laisses la chaleur qui t'enveloppe délier ta langue et s'exprimer pour toi. « Vou... tu ne peux pas imaginer ce qu'on ressent lorsque une foule de gens inconnus se lèvent pour t'applaudir. C'est enivrant de voir son nom sur des affiches et de sentir la chaleur des projecteurs. De les entendre tous retenir leur souffle lorsque tu hit la première note. » Tu inspires profondément, creusant légèrement tes joues et recrachant un nuage grisâtre. « A ton tour. What's your story? »
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MessageSujet: Re: [SAILA] Tout se joue sur une corde   Mar 13 Sep - 20:31

Un silence lourd s'installa. Leila pesait ses mots. Durant plusieurs minutes, la seule chose qui jaillissait d'entre ses lèvres était la fumée de sa cigarette. Le tabacs rougissait sans bruit, son maigre crépitement couvert par le brouhaha des conversations alentours.
Elle retrouva la parole, narra l'enivrante sensation de la célébrité. La jeune femme gagna en assurance au long de sa réponse, comme quelqu'un qui aurait le trac de monter sur scène avant de retrouver le fil de sa partition. Le propos était somme toute banal, si Saul l'avait lu dans le journal du lendemain il n'y aurait pas adhéré. Pourtant, il était conquis. Peut être l'alcool le rendait moins sceptique, peut être la beauté de son interlocutrice le rendait plus doux. Assurément la sincérité avec laquelle elle s'exprimait l'avait persuadé. Après tout, les plus plates paroles envoûtent lorsqu'elles sont portées par la plus angélique des voix.

Saul acquiesçait à ce qu'elle lui racontait. Il sentait la chaleur de l'alcool lui réchauffer les entrailles. Il sentait son cerveau s'engluer, son coeur tressaillir. Il se sentait léger et heureux. Saul se sentait bourré.  
Un état parfait pour écouter béatement, bien moins pratique lorsque vient son tour de répondre aux questions.
« What's your story ? »
Saul avait la verbe résolue lorsqu'il discourait sur le monde, mais lorsqu'il devait parler de lui, il demeurait bien souvent coi.
Pris au dépourvu il balbutia un maladroit :« Bah euuuuh moi, pourquoi je fais ce que je fais t'veux dire ? »
Désinhibé par l'acool, il ajouta timidement,  : « Tu sais, je trouve ça cool que t'ai pu vivre ça. Moi, je n'ai connu que l'anonymat de la misère. Les pauvres n'ont pas de visages, pas de noms, ils ne sont que ce qu'ils ont : des indigents. Peut être que j'fais du journalisme pour exister aussi. Pour mettre mon nom à la fin d'une feuille de papier. Pour laisser une trace de mon passage. »

Il marqua une pause. Saul n'était pas adepte des confessions. Il ajouta contrit : « A la différence que moi, je ne vis qu'au travers des gens comme toi. Les gens me lisent pour te connaître. Ils lisent pour savoir ce que fut cette rencontre. Personne n'écrit lorsqu'ils me rencontrent. »
A nouveau, un silence lourd s'installa. La pesée des mots reprit. Saul se sentait écrasé par le poids des mots, par le poids de leur absence.

Pour se donner une contenance, il se leva brusquement et lança à son interlocutrice « Partons. En ce début de soirée, les rues d'Amsterdam sont charmantes ».
Il jeta quelques billets sur la table, espérant que cela suffise à payer leurs consommations, et tourna les talons pour s'enfoncer dans la nuit. Sans vérifier derrière lui, il espérait que Leila le suivait.
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[SAILA] Tout se joue sur une corde

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